
Ayant grandi sur l’île d’Ua Huka, dans l’archipel des Marquises, Chloé Brown connaissait bien les oiseaux qui l’entouraient. Ce qu’elle n’avait pas appris à l’école, c’était pourquoi ils revêtaient une importance si grande pour l’île elle-même.
Aujourd’hui, ce lien fait partie intégrante de son travail de préservation de la nature. Dans le cadre d’un projet soutenu par BESTLIFE2030 sur l’île d’Ua Huka, Chloé contribue à renforcer la biosécurité de l’île et à protéger des espèces d’oiseaux que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde.
Son histoire a mis en lumière un aspect qui est revenu à plusieurs reprises tout au long de la conférence : dans le Pacifique, la préservation de l’environnement est rarement dissociée des populations. Elle est intimement liée à la culture, à l’identité, aux moyens de subsistance et aux relations avec la terre et la mer. Le savoir se transmet au sein des communautés et de génération en génération, et l’action part souvent de personnes qui comprennent un lieu parce qu’elles y vivent.
Cela soulève également une question importante : si les connaissances et les actions en matière de conservation sont ancrées au niveau local, comment faudrait-il concevoir les financements destinés à les soutenir ?
Une idée est clairement ressortie : les petites subventions ne sont pas simplement des programmes de conservation de grande envergure dotés de budgets plus modestes. Il s’agit d’une forme de financement différente, et une grande partie de leur intérêt réside précisément dans cette différence.
Les petites subventions permettent de soutenir des organisations qui possèdent une connaissance approfondie du terrain et jouissent d’une forte légitimité au sein de leur communauté, mais qui ne disposent pas nécessairement de rédacteurs spécialisés dans les dossiers de demande de subvention, d’équipes financières ou de personnel chargé de la conformité. Dans une région aussi dispersée géographiquement et aussi diversifiée culturellement que le Pacifique, cette proximité est essentielle. Une conservation efficace est souvent étroitement liée au territoire, façonnée par les écosystèmes, les relations coutumières et les priorités des communautés.
Cela modifie également notre façon d’envisager l’innovation.
Certains des exemples les plus convaincants présentés à Nouméa ne sont pas nés d’une nouvelle technologie ou d’une solution conçue en externe. Ils ont commencé par l’écoute, l’expérience locale et une compréhension claire de qui devait en assumer la responsabilité.
Steve Yandima, dirigeant communautaire autochtone et défenseur de l’environnement originaire de KG Wan en Papouasie-Nouvelle-Guinée, et bénéficiaire d’une subvention de l’Initiative Kiwa, a décrit un processus de conservation qui s’est développé grâce à l’implication du village, aux relations coutumières et au régime foncier, suscitant progressivement l’adhésion des clans et sous-clans. « Cette innovation repose sur l’expérience de terrain, sur les intérêts locaux et sur un travail de fond. »
La conservation menée au niveau local ne se résume pas à consulter les communautés une fois que le projet a déjà été conçu. Elle commence par reconnaître que ces communautés peuvent déjà disposer de l’expertise, du sens des responsabilités et des solutions nécessaires.
Le défi pour les bailleurs de fonds consiste à contribuer à transformer ces connaissances et cet engagement en actions concrètes, sans pour autant affaiblir l’appropriation locale qui a rendu cela possible.
Mais la manière dont l’argent est géré peut également faire partie du problème.
Les petites organisations sont souvent amenées à composer avec des systèmes conçus pour des institutions bien plus importantes. Une association locale peut ne compter qu’une poignée d’employés — parfois une seule personne assumant plusieurs fonctions —, mais doit néanmoins faire face à des exigences complexes en matière de reporting, de gestion financière, de diligence raisonnable et de conformité.
La question n’est pas de savoir si la responsabilité est importante. Elle l’est. La question est de savoir si elle est proportionnée.
Comme l’a souligné John Clemo, du ministère néo-zélandais des Affaires étrangères et du Commerce, au cours de la séance : « Le véritable investissement va au-delà des activités menées aujourd’hui sur le terrain. »
Aurélie Ahmim-Richard, de l’AFD, a réitéré ce point, en soulignant que la valeur d’une subvention devait également être mesurée à l’aune de la résilience qu’elle laisse derrière elle : « Les résultats des projets locaux ne doivent pas être évalués uniquement à l’aune des résultats en matière de conservation, mais aussi en fonction de la mesure dans laquelle nous avons renforcé ces organisations. »
Une petite subvention couronnée de succès peut avoir des retombées bien plus importantes que les résultats énumérés dans une proposition. Elle peut renforcer la gouvernance et la gestion financière, créer des partenariats, instaurer la confiance et permettre à une organisation d’être mieux armée pour obtenir et gérer de futurs financements. Ces acquis sont peut-être moins visibles dans l’immédiat qu’un habitat restauré ou une activité menée à bien, mais ils peuvent s’avérer tout aussi importants pour la conservation à long terme.
L’octroi de subventions ne se limite donc pas à un simple transfert d’argent. Il doit également tenir compte de la réalité.
Les projets se déroulent rarement exactement comme on les avait imaginés sur le papier. Le temps change. Les transports sont perturbés. La disponibilité des acteurs locaux varie. Les procédures administratives prennent plus de temps que prévu. Les conditions écologiques évoluent.
Marc Oremus, du WWF Nouvelle-Calédonie, a résumé la situation en ces termes : « Il faut être clair et exigeant quant aux résultats en matière de conservation et à la responsabilité, tout en laissant aux acteurs locaux une certaine marge de manœuvre et en les aidant à atteindre ces objectifs. »
Ce principe a trouvé un écho particulièrement fort lors d’un atelier de réflexion organisé dans le cadre de la conférence, auquel ont participé des professionnels de l’Initiative Kiwa et de BESTLIFE2030. Trente-trois participants, représentant 19 projets menés en Polynésie française, en Nouvelle-Calédonie et à Wallis-et-Futuna, ont réfléchi aux moyens de rendre l’octroi de subventions plus efficace dans la pratique.
Les demandes formulées par les participants étaient d’une praticité frappante : des procédures de rapport plus simples, davantage de ressources consacrées à la mise en œuvre, des autorisations et des décaissements rapides, ainsi qu’une flexibilité suffisante pour permettre aux projets de s’adapter à l’évolution de la situation.
Un thème est revenu à plusieurs reprises : le financement à lui seul suffit rarement.
Un dialogue régulier avec une personne qui connaît bien le contexte local peut permettre d’identifier les problèmes à un stade précoce, de mettre les organisations en relation avec des experts et de renforcer leurs capacités pendant la durée du projet.
Vu sous cet angle, une bonne gestion des subventions relève moins du contrôle que du partenariat.
Les discussions menées à Nouméa ont également dépassé le cadre de la durée de vie d’une subvention individuelle. Les petites subventions peuvent s’avérer très efficaces pour aider une idée à voir le jour. La question la plus épineuse est de savoir ce qui se passe lorsque cette idée commence à prendre de l’ampleur.
Les cycles de financement courts peuvent prendre fin au moment même où une initiative commence à prendre de l’ampleur. Les changements écologiques prennent du temps. Il en va de même pour les changements institutionnels. Les organisations peuvent perdre du personnel, le suivi peut être interrompu et les relations peuvent s’affaiblir avant même qu’un projet prometteur ait eu la chance d’arriver à maturité.
C’est pourquoi le débat sur la « mise à l’échelle » revêtait une telle importance.
La mise à l’échelle ne signifie pas nécessairement transformer chaque petit projet couronné de succès en un projet de bien plus grande envergure. Elle peut consister à aider une organisation à se renforcer, à partager les enseignements tirés entre différentes entités isolées, à mettre un groupe local en relation avec des sources de financement nationales ou régionales, à soutenir des organisations faîtières, ou encore à permettre à une approche développée dans un lieu donné d’influencer les politiques et les pratiques ailleurs.
Cette distinction revêt une importance particulière dans le Pacifique, où la diversité n’est pas un obstacle à surmonter, mais l’un des atouts majeurs de la région. L’objectif n’est pas de reproduire les solutions d’une île à l’autre, mais de partager les enseignements tirés tout en respectant les conditions qui ont permis leur réussite.
C’est également là que le débat sur les petites subventions trouve son lien le plus fort avec la Déclaration de Môo Mâ Awé. Celle-ci prône une conservation qui réponde aux besoins culturels, environnementaux et économiques des peuples du Pacifique. Elle met également l’accent sur un financement durable, une coopération régionale renforcée et des approches qui respectent la manière dont les communautés du Pacifique appréhendent leur monde et s’y rapportent.
Pour BESTLIFE2030, les discussions menées à Nouméa ont été à la fois encourageantes et stimulantes.
Ils ont souligné l’intérêt des petites subventions, qui permettent de rapprocher le financement de la conservation des personnes qui connaissent le mieux un territoire. Mais ils ont également mis en avant un aspect plus complexe : la manière dont le financement est conçu peut avoir autant d’importance que le montant mis à disposition.
Les petites subventions sont efficaces parce qu’elles permettent de rester proches des personnes, des savoirs et des relations qui rendent la conservation possible. L’objectif n’est pas de les faire ressembler à de grands programmes, mais de les concevoir de manière suffisamment judicieuse pour préserver ce qui fait leur force au départ.
Le projet « BESTLIFE2030 » de Chloé Brown ramène l’histoire à Ua Huka.
Grâce au projet « IA VAIKU’A IA UA HUKA », elle contribue à renforcer la biosécurité sur l’une des dernières îles du Pacifique encore exemptes de rats noirs, protégeant ainsi deux espèces d’oiseaux en danger critique d’extinction que l’on ne trouve nulle part ailleurs sur Terre.
L’intervention est concrète : une île, une menace, un chien de détection.
Mais c’est justement là où réside tout le problème.
Chloé a grandi aux côtés de ces oiseaux avant de comprendre pleinement ce qu’ils représentaient pour les forêts, les légendes et l’identité d’Ua Huka. Aujourd’hui, elle contribue à faire en sorte qu’ils restent présents sur place afin que la prochaine génération puisse les découvrir.
C’est là tout l’intérêt d’une petite subvention bien conçue : rester proche d’un lieu, proche de ses habitants, et protéger quelque chose d’irremplaçable.






